Optimisme prudent: L'ouverture prochaine de la Maison de l'Image à Tunis

Par ismaël

La tradition journalistique et l’élan artistique de la photographie en Tunisie ont commencé à péricliter depuis les années 70 malgré des tentatives disparates de les réanimer. Puis trois importants paramètres sont venus changer quelque peu la donne : l’avènement du numérique et d’Internet, l’expansion de la photographie dans le domaine de la publicité et du marketing et enfin la révolution. Trois événements d’ordre différents (technologique, économique et sociopolitique) mais qui ont concouru chacun de manière particulière à créer une évolution exponentielle (du moins quantitativement) du paysage photographique tunisien pendant les 10 dernières années : un nombre considérable de photographes (qu’ils soient artistes utilisant la photographie dans leur pratique, photoreporters, amateurs…), un nombre croissant de commandes et d’opportunités d’emploi dans certains secteurs en particulier (la pub, la mode et plus récemment la presse…), de plus en plus d’expositions, de manifestations et d’événements, etc.

Cette émulation nouvelle trouve sa cristallisation dans un projet fou porté par Wassim Ghozlani ainsi que sa compagne et collaboratrice Olfa Feki : la Maison de l’Image (dont le lancement est prévu à l’automne 2013). Ce lieu sera « dédié à la formation et à la diffusion de la culture de la photographie et de l'image. Sa vocation est de mettre en valeur et de soutenir la création photographique de l’espace méditerranéen à travers une démarche de formation, de communication et d’échanges artistiques et professionnels. Situé à Tunis, ville-carrefour ouverte sur la Méditerranée, elle se donne pour mission de sensibiliser un public le plus vaste possible aux métiers de la photographie et de l'image, de donner des outils aux jeunes artistes, de former des professionnels, tout en créant une dynamique culturelle de niveau international qui va bénéficier à la ville et à la région. » [1] Le lieu sera divisé en différents espaces : salle d’exposition, studio, auditorium, librairie, résidence d’artistes, etc.

La Maison de l’Image va naître dans un contexte institutionnel marqué par une politique concertée à travers le Ministère de la Culture de destruction méthodique des secteurs culturels et artistiques. En plus de la frange la plus réactionnaire de la société, en plus de la police et de la justice, le Ministère de la Culture lui-même s’attaque aux artistes et aux opérateurs culturels. Le régime de Ben Ali avait instauré un étouffement sournois de la création et de la pensée à travers la censure, un système de collaboration avec certaines personnalités affiliées au régime et la monopolisation du financement créant une autocensure pernicieuse. Le gouvernement dirigé par Al Nahdha pratique pour sa part la confrontation franche et directe, la violence des rapports et la destruction radicale, tout en pérennisant la corruption déjà en place.

On outre, la situation sociale, économique et politique n’est pas favorable. Ce qui rend la tâche des instigateurs du projet plus ardue. Ce qui rend surtout l’existence de la Maison de l’Image plus urgente. Que l’intention soit un espace qui englobe pratiquement toutes les activités autour de la photographie, l’ambition est louable. Mais peut-être dans un contexte comme celui-ci, la meilleur stratégie est d’avancer par étapes, de créer au sein de cette structure des mécanismes de gestion, de développement et de création novateurs. L’existence même de ce lieu serait une victoire. Encore faut-il qu’il soit conscient de la part de libertés qu’il peut contenir. Libertés artistiques mais pas seulement : libertés aussi de penser et de pratiquer de nouvelles façons de créer et de gérer des espaces d’arts dans un espace et un temps avec qui il faudra lutter, dans un ici et maintenant qu’il faudra impérativement transcender.

Quant au contexte photographique, il est dominé par la photographie « utilitaire » : journalistique, publicitaire… Les nouveaux photographes tunisiens eux-mêmes, à quelques très rares exceptions prés, de part leurs travaux et leurs déclarations, insistent non pas sur la pratique de la photographie comme expression artistique mais sur son utilisation comme moyen de réappropriation de discours sociaux, politiques et médiatiques confisqués durant des décennies. Une photographie qui ne montre pas, mais qui dit et bavarde.

La photographie plasticienne, telle que définie par Dominique Baqué, n’a que très peu droit de cité dans le paysage photographique tunisien, même dans les espaces d’arts. Peut-être par tradition. Certainement par réaction à la chape de plomb politique qui a partiellement (mais pas totalement) explosée après la révolution en une « parole libérée » qui a investit les arts visuels de façon convulsive de façon à les transformer en arts illustratifs. Rares sont ceux qui considèrent la photographie en tant qu’art à part entière et non pas uniquement en tant que média comme un autre. En tant que pratique minoritaire, la Maison de l’Image aura vocation à soutenir prioritairement cette photographie libérée de tout impératif didactique ou commercial, par conséquent, de toute dérive propagandiste ou instrumentalisation.

Mis à part le défi financier important auquel la Maison de l’Image devra certainement faire face en temps de crise et de désengagement de la part des secteurs publics et privés en Tunisie, l’autre défi central est un défi esthétique et artistique. L’espace en lui-même ne pourra avoir un impact profond et durable que s’il participe à l’émergence de formes et d’expressions nouvelles et singulières en photographie. Dans « Maison de l’Image », ce qui importe le plus ce n’est pas « maison » mais « image ». Le photojournalisme, le photoreportage, la photographie publicitaire et la photographie de mode s’expriment dans plusieurs espaces et ont leurs logiques commerciales et économiques propres. Or, ce n’est pas le cas de la photographie plasticienne qui n’existe pratiquement pas en Tunisie. La responsabilité historique de la Maison de l’Image pourrait donc être résumée dans l’articulation entre la création, la diffusion, la réflexion et la pérennisation de nouvelles formes de photographies.

 

Note:
  1. La Maison de l’Image

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